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Un bilan de la troisième République en 1925

Dimanche 11 mai 2008 par Philippe

En 1925, la revue Le Capitole publie dans sa série « Les Contemporains » un numéro de mélanges inédits consacrés à Charles Maurras. On y trouve une quinzaine de contributions, toutes très concises, sur différents aspects de sa vie et de son œuvre. Voici la préface qu’en donne Jacques Bainville :

J’ai lu beaucoup d’études sur Maurras. Aucune ne m’a satisfait complètement. J’indiquerai seulement aux chercheurs qu’ils n’entendront sa pensée, qu’ils ne la cerneront et la pénétreront que s’ils remontent jusqu’à Dante.
Je ris beaucoup quand je vois traiter Maurras comme un monsieur ordinaire… On est prié de ne pas s’adresser au concierge mais à l’Altissime.

Qu’on se rappelle aussi que le désintéressement de Maurras est absolu. C’est une de ses forces. Il ne recherche pas l’argent, pas même la gloire littéraire. Il aurait pu s’assurer une existence tranquille et agréable, et il ne craint pas de s’exposer à la prison. Quand on est un gouvernement, il est incommode d’avoir un homme pareil contre soi. Maurras ne vit que pour ses idées et on n’a aucune prise sur lui.

Henri Vaugeois appelait Maurras le noûs, l’esprit pur, c’est sa définition la plus vraie.

Deux textes de Maurras lui-même figurent dans le recueil : le poème Ballade de la nature du désir qui ne sera republié qu’en 1952, au quatrième livre « Trahisons de clerc » de La Balance intérieure, et un texte sur le cinquantenaire de la troisième République, que nous reprenons aujourd’hui.

Il est d’usage, sur un plan purement constitutionnel, de faire remonter à 1875 la fondation de la troisième République. C’est donc bien en 1925 que paraissent divers articles consacrés à son cinquantenaire. Le texte de Maurras, qui leur fait écho, se réfère clairement à l’année 1870, celle de la défaite et des exigences de Bismarck ; mais curieusement, dans le dernier paragraphe, il y est question de « quarante ans », ce qui nous ramènerait en 1885, année où le tout jeune Maurras, baccalauréat de philosophie en poche, vient s’installer à Paris sur les conseils de l’abbé Penon.

Paul Claudel derrière son Judas

Mardi 29 avril 2008 par Philippe

Paul Claudel, comme Maurras, est né en 1868. Tous deux ont été élus à l’Académie française, et tous deux laissent derrière eux une œuvre littéraire foisonnante. Mais c’est là vraiment tout ce qui les réunit, car nulle ombre de soupçon de courant de sympathie ne s’est jamais établi entre les deux hommes. Claudel détestait Maurras, lequel à force le lui rendit bien.

La haine exprimée par Claudel est d’un genre particulier, inexpiable, sacrée, comme seuls certains catholiques peuvent en éprouver. Depuis les premières brochures des abbés Pierre et Lugan avant 1910 jusqu’au déferlement des libelles accusateurs parus après la condamnation de 1926, Maurras avait pu s’accoutumer à ces attaques calotines. Et ses talents de polémiste y auraient trouvé matière aisée à de sanglantes réponses, n’eût été son souci constant de ne pas heurter ses partisans catholiques, d’où de nombreuses justifications, parfois embarrassées, où domine la prudence.

Après la guerre, Claudel se refait une virginité politique en insultant gravement Maurras pendant son procès, puis en se félicitant publiquement de sa condamnation. Maurras n’a plus de gants à prendre et lui répond en 1948, dans une brochure intitulée Une Promotion de Judas.

C’est un curieux texte, que Maurras signe du nom de Pierre Garnier, ce qui lui permet d’y prendre place comme une tierce personne. Mieux : Pierre Garnier ne se présente pas comme le lecteur direct de Claudel ; il fait intervenir « un ami » qui lui aurait fait part de son étonnement à la lecture d’un passage repris par le Père de Lubac. Garnier était le nom de jeune fille de la mère de Maurras ; point donc de mystère là-dessous. Et pourquoi Pierre ? Roger Joseph suggère une explication provençale, saint Pierre étant le patron des pêcheurs de Martigues. Ou simplement parce que Pierre était le premier des apôtres, Claudel étant in fine associé à Judas ?

L’objet de la critique est un ouvrage de Claudel intitulé La Mort de Judas. Il n’y a rien d’étonnant à ce que Claudel se soit penché sur le personnage de Judas ; mais ce texte n’est pas, loin de là, des plus connus de son œuvre. La notice que consacre à Claudel le site de l’Académie française n’en fait même pas mention. Des références en situent l’écriture en 1907, d’autres en 1933 ; ce qui est certain, c’est que le texte en est repris dans un recueil publié en 1936, Figures et Paraboles. Et manifestement, Maurras ne l’avait pas lu à cette époque.

La réhabilitation de Judas a été de tous temps un poncif antichrétien. Abondamment utilisé par tous les adversaires de l’Église, il pouvait l’être aussi, avec des nuances, par certains courants à l’intérieur de celle-ci. Claudel s’est-il sciemment inscrit dans ce type de démarche ? Maurras s’en moque ; l’occasion est trop belle pour accabler son ennemi. Judas est un voleur, et un traître ; et si Claudel le trouve si sympathique, c’est qu’il lui ressemble comme un frère : Claudel l’avare, Claudel l’envieux, Claudel rongé par l’orgueil et l’ambition, Claudel et Judas ne font qu’un. Non un Judas revisité et absous, mais le Judas classique du catéchisme, l’escroc, le fourbe, le Mauvais.

Au passage, l’argumentation de Maurras, qui l’oblige à d’abondants et inhabituels emprunts aux Écritures, ouvre des pistes inattendues. On a un moment l’impression que Claudel, qui dépeint en Judas un Juif nationaliste, positiviste, somme toute agnostique, en fait presque un maurrassien ! Et va donc naturellement accuser les maurrassiens de traîtrise. Mais ce n’est pas cela. Maurras montre que ce n’est pas Judas, ce sont au contraire les autres apôtres, Thomas bien sûr, mais aussi et surtout Pierre, qui portent ces caractères maurrassiens. Et que Judas n’en est pas.

Et avant de revenir à Claudel pour l’exécuter sans sommations, Maurras semble revenir sur une analogie esquissée dans la Tragi-comédie de ma surdité : Judas le traître lui rappelle Valois et sa propre aventure. Et le mystère de Judas reprend toute sa hauteur. Maurras s’est fait abuser ; ou bien il n’a pas su retenir ses disciples ni prévenir le moment fatal de la trahison, ou bien il a eu tort de faire trop longtemps confiance à quelqu’un qu’ensuite toute la direction de l’Action française accablera d’insultes et de mépris. Mais Maurras n’est qu’un homme ; comment et pourquoi pareille et fatale tromperie advint à Jésus ? Même Anne-Catherine Emmerich ne nous apporte pas de réponse. Maurras qui s’en inspire abondamment ne reprend de saint Jean que quelques paroles définitives : en vérité, Judas était un voleur ! Il puisait dans la caisse…
Ce saint Jean là s’exprime comme l’aurait fait Maurice Pujo…

Un regard de Maurras sur sa surdité

Vendredi 18 avril 2008 par Philippe

Nous vous proposons aujourd’hui un document publié au début de 1951 sous le titre Tragi-comédie de ma surdité.

C’est une brochure à faible tirage, imprimée à Aix-en-Provence sur grand papier, ce qui contraste avec la piètre qualité de la composition qui fourmille de coquilles, de plus en plus graves à mesure qu’on s’approche des dernières pages. Manifestement, Maurras n’a pas relu les épreuves. On peut également penser qu’il n’a pu relire la fin de son manuscrit, tant la rédaction devient parfois approximative, alors que la première moitié du texte est aussi précise que limpide.

D’après Roger Joseph qui semble en avoir commandité l’édition, la Tragi-comédie aurait été rédigée fin 1944, à la prison Saint-Paul à Lyon ; en fait elle est signée du 27 Janvier 1945. Sa publication six ans plus tard fait penser au Mont de Saturne, qui a connu un calendrier similaire. Compte-tenu de ce qui précède, nous n’avons aucune garantie sur la fidélité du texte publié au manuscrit original, dont nous ignorons en quelles mains il est passé pendant ces six ans.

Ces souvenirs parfois intimes, que Maurras griffonne à la hâte juste avant son procès, craignant que peut-être il ne devienne rapidement trop tard, jettent un éclairage nouveau sur ceux qu’il a publiés quinze ou vingt auparavant, dans les Quatre nuits de Provence ou dans la préface de La Musique intérieure. Nous y découvrons également comment la direction de l’Action Française s’est tant bien que mal accommodée de l’infirmité de Maurras, et comment celle-ci s’est brusquement aggravée au moment de l’Exode de Juin 1940 — détail capital pour comprendre le comportement du chef de l’Action Française pendant les années dramatiques qui ont suivi.

L’épée d’académicien de Charles Maurras

Mardi 8 avril 2008 par Philippe

Charles Maurras a été élu à l’Académie française le 9 juin 1938.

Son épée d’académicien, financée par une souscription nationale, lui fut offerte le 4 mars 1939, salle Wagram, par Charles Trochu, président du conseil municipal de Paris. Conçue par Maxime Real del Sarte qui en cisela la maquette, elle fut réalisée par le joaillier Mellerio.

Poignée de l'épée d'académicien de Charles Maurras
photo AAMCP

La poignée représente Sainte Geneviève protégeant de ses mains un écu fleurdelysé posé à la proue d’une nef d’où se détache le chapiteau de pierre dit « bucrâne » qui orne la terrasse de la maison du Chemin de Paradis. Les vagues évoquent la vocation de marin à laquelle Charles Maurras dut renoncer à cause de sa surdité ; elles battent contre un mur de pierres surmonté de « merlons », semblables à ceux du mur grec de Saint Blaise, site archéologique proche de Martigues qui inspira profondément Maurras.

Coquilles épée de Charles Maurras
Carte postale d’époque

La bastide du Chemin de Paradis, maison de famille de Charles Maurras, gardée par deux cyprès d’émeraudes, est encadrée par les armes de Provence et de Martigues, et surmontée d’un ciel où brille une Grande Ourse de diamants. Sur le revers se trouve le château de Versailles, flanqué des armes de France et de Versailles, et surmonté du bouclier d’Orion.

Par ailleurs, le fourreau de l’épée se termine par une petite amphore grecque.

Rousseau en faux prophète

Jeudi 3 avril 2008 par Nicolas

Nous vous proposons un court texte sur Rousseau.

Lorsqu’en 1942 une polémique sur Jean-Jacques s’engage entre les deux hommes, Henri Guillemin, qui vient alors de se réfugier en Suisse, n’était pas un inconnu pour Charles Maurras. Guillemin avait été le secrétaire de Marc Sangnier qu’une longue dispute jamais vraiment close avait opposé à Maurras, le premier appuyé par le Sillon et les milieux catholiques progressistes, l’autre appuyé par toute l’Action française. De plus Guillemin était devenu une figure des « chrétiens de gauche » et avait consacré avant guerre plusieurs ouvrages à Flaubert et Lamartine.

De Neuchâtel Guillemin met en cause Maurras dans plusieurs articles, auxquels ce dernier ne répond qu’avec une apparente réticence dans L’Action française du 16 avril 1942. Le texte est repris en 1944 dans Poésie et Vérité.

La longue querelle avec Sangnier et ses tenants sera évidemment terminée par la guerre puis le procès de Maurras, version modernisée de l’argumentum baculinum. Quant à Guillemin il se fera remarquer après-guerre et jusqu’à sa mort par des positions littéraires se voulant anticonformistes mais finalement bien dans l’air du temps, louant la Commune (Les Origines de la Commune, 3 vol. 1956-1960), revenant sur l’Affaire Dreyfus (L’Énigme Esterhazy, 1962), critiquant Péguy (Charles Péguy, 1981) ou tentant de réhabiliter Robespierre (Robespierre, politique et mystique, 1987).